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“La prévention du suicide au jour le jour...” Article de Pierre Bovo. Suicide

Apr 22, 2021

“La prévention du suicide au jour le jour... Sans même en prononcer le mot...” 

Thérapeute d’approche Réaliste

Dans le présent article, nous explorerons l’influence des émotions négatives sur le suicide ainsi que l’origine de ces émotions. Les notions et stratégies que nous aborderons nous serviront concrètement à faire de la prévention du suicide auprès de nos congénères. Pour cela, nous utiliserons divers « outils cognitifs » favorisant chez eux la présence d’émotions adaptées et agréables, de communications efficaces et de comportements constructifs. 

Les causes du suicide. Les causes du suicide sont multifactorielles et la recherche à ce sujet nous conduit dans des avenues diverses. Ainsi, on peut étudier le suicide sous l’angle biologique : fonctionnements physiologique, génétique, endocrinien, neurologique, etc. 

Ou encore, on peut aborder la question du point de vue épidémiologique et étudier les liens entre le suicide et les conditions économiques et socioculturelles des populations et des individus. 

On peut aussi étudier le suicide et sa relation avec les émotions négatives de la personne. Parmi les différents facteurs en cause dans le suicide, nous choisirons ici de nous attarder sur cet aspect des émotions, sur leur implication dans le suicide et sur des moyens concrets d’intervention aidante à ce niveau. 

Le suicide est souvent une fuite de la douleur. Recherches et observation nous révèlent que le suicide constitue souvent un moyen de fuir une souffrance intense, physique ou psychologique, tenue pour inguérissable par la personne

 

Ainsi, une personne désespérée m’exprimait récemment son désir de mettre fin à ses jours, justement parce que ses souffrances intenses ne la quittaient jamais et que rien ne la soulageait... 

 

Par ailleurs, la souffrance peut aussi être psychologique, principalement constituée d’intenses émotions négatives et de confusion. C’est le cas de la plupart des personnes qui se présentent à moi avec des idées suicidaires : elles sont affectées d’émotions négatives, intenses et persistantes. Par exemple : dévalorisation, culpabilité, anxiété, tristesse, colère, désespoir... Et, de manière prévisible, souvent après d’infructueuses tentatives de se soulager, désespérant de guérir, elles envisagent le suicide. 

Mais en réalité, comme le disent à chaque fois ces personnes, ce qu’elles veulent, ce n’est jamais mourir, c’est toujours cesser de souffrir

Et par ailleurs, en plus d’être douloureuses, ces émotions perturbent le jugement, conduisent à des actions ruineuses, à des relations abîmées, à des conflits, perturbent et dérèglent le fonctionnement physique de la personne : sommeil, digestion, pression sanguine, tension musculaire, douleurs, déséquilibre hormonal, immuno-protection, etc. l’ensemble des 

fonctionnements de la personne sont affectés, avec les effets négatifs correspondants. Tous ces effets s’additionnent et se renforcent, formant un cercle vicieux qui contribue à l’aggravation de la condition de la personne. 

Ces constatations nous laissent entrevoir qu’une aide efficace, spécifiquement au niveau des émotions, serait précieuse pour traiter les personnes aux prises avec des désirs suicidaires. 

Ce sont des moyens en ce sens que nous allons explorer dès maintenant : comment agir sur nos émotions et influencer significativement les émotions des autres? 

Tout d’abord, posons-nous et répondons à trois questions au sujet des émotions. 

  1. « Qu’est-ce qu’une émotion? » 
  2. « Quelle est l’origine des émotions? » 
  3. « Y a-t-il moyen d’influencer, de modifier durablement les émotions? Et si oui, comment? » 

Question1. « Qu’est-ce qu’une émotion? » Une émotion, c’est tout simplement « comment on se sent », une « sensation émotionnelle », qui peut être accompagnée de sensations physiques. 

Les émotions varient également en intensité, de très faibles à très fortes. Elles oscillent en un continuum, entre un pôle agréable et un pôle désagréable. 

Voici une liste des principales émotions positives et de leurs contreparties négatives. 

+ - Joie - Tristesse Sérénité - Culpabilité Acceptation - Hostilité Sécurité - Anxiété Amour - Aversion Saine vision de soi - Dévalorisation Espoir - Désespoir 

En ce qui concerne le suicide, toutes les émotions négatives peuvent être impliquées. Cependant, l’une d’entre elles joue souvent un rôle majeur : la dévalorisation de soi. Se croyant sans ressources et incapable, la personne a la conviction profonde, et parfois profondément enfouie, qu’elle est faible et ne pourra s’en sortir. Ceci lui procure du découragement et la conduit à l’abandon, et éventuellement au grand abandon... 

 

Question 2. « D’où viennent les émotions, qu’est-ce qui les cause en nous? » Les émotions sont généralement vécues à l’occasion d’événements qui surviennent dans notre vie : déception lorsque mon anniversaire est très peu souligné, anxiété lors de la rencontre lors d’un gros chien, dévalorisation lors d’un piètre résultat scolaire, etc. 

Il est de ce fait très tentant de croire que les émotions sont créées par les événements. Après tout, si j’avais plus d’attentions et de présents, je ne serais pas déçu; pas de gros chien, pas de stress; pas d’échec, pas de dévalorisation... Pourtant, malgré ces apparences réalistes, il est faux 

de croire que les événements causent nos émotions. Un examen attentif de la réalité nous permettra de nous en rendre compte clairement. 

Un des postulats de base de la Thérapie d’approche Réaliste est justement le fait que les émotions sont causées, non pas par les événements qui surviennent mais bien par nos pensées, nos cognitions, nos façons d’interpréter les choses à ces occasions. Ceci explique pourquoi différentes personnes, devant une situation analogue, peuvent ressentir des émotions différentes, voire opposées : elles ne voient tout simplement pas les choses de la même manière. 

« On peut voir son verre à moitié plein ou à moitié vide », dit avec réalisme le proverbe. Nos émotions sont causées par les pensées que nous tenons pour vraies. 

Mille exemples limpides illustrent ce phénomène de causation des émotions par nos pensées, en voici quelques trois. 

Par exemple, lorsque nous faisons croire à notre enfant que pour son anniversaire, il a un seul petit cadeau et à peine un petit gâteau, nous savons bien qu’il ressentira de la déception (due à ses pensées). Et nous rions dans notre barbe en pensant qu’il sera heureusement surpris de découvrir tous ses amis au salon qui l’attendent en silence... 

Autre exemple : les diverses « insolences » d’une caméra et autres nous montrent des gens tenir pour vraies des idées fausses et ressentir les émotions - bien vraies, celles-là - découlant de leurs pensées. 

Ainsi, quand Lucien Francoeur a cru, bien berné, qu’il avait gagné le million et que c’était là chose merveilleuse, sa joie fût immense (quoique de courte durée, suivie d’une déception qui s’est vite teintée d’irritation...). Son émotion de joie provenait uniquement de ses pensées qu’il tenait pour vraies. 

Troisième exemple. Voici Alex et Julien qui croisent un gros chien noir. Julien ressent une émotion d’anxiété, de peur. Cependant, ce n’est pas le chien qui lui procure cette émotion de crainte, mais bien ce qu’il pense à l’occasion du chien. En l’occurrence : « Ce chien m’a l’air dangereux, il pourrait me mordre ». Notons bien que ce n’est pas « le gros chien » qui fait peur. Car si le chien faisait peur, il ferait peur à tout le monde. Et justement!, coïncidence qui démontre ce point, son ami Alex, lui, n’a pas peur. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il pense autre chose. Il se dit : « Je connais ce chien, c’est celui de mon cousin. Il a l’air dangereux mais c’est un gros toutou ». Et en conséquence il ne ressent aucune peur et au contraire de la sécurité... 

Un seul chien, deux pensées, deux émotions. 

Quatrième exemple. Voici trois enfants de 5ème année, Annie, Bernard et Charles, qui ont une note de 45% à un test surprise. Entrons dans leur tête et voyons ce qu’ils pensent et ressentent... 

  1. Annie pense : « Ça prouve bien que je suis stupide! Je ne pourrai jamais réussir, je suis trop cruche... ». Et elle ressent des émotions débilitantes de dévalorisation, de découragement, de démotivation. 
  2. Bernard se dit : « Catastrophe! Mon père va me gronder et me priver de sorties pour un mois! C’est injuste! Le professeur aurait dû nous prévenir! ». Pensant cela, il ressent de l’anxiété et de la colère. 
  3. Charles, de son côté, se formule intérieurement : « Bon... C’est ennuyeux... Mais ce n’est quand même pas la fin du monde! Ce résultat ne prouve pas que je suis stupide, il prouve juste que j’ai eu un mauvais résultat!... Je pense que je serais mieux de mettre plus d’efforts. Mais je n’aime pas bien ça les math... Je pourrais en parler à mes parents... Ils ont souvent de bons trucs, mes parents... Ils pourront sûrement m’aider... » Ces idées lui apportent des émotions de calme, une vision de lui-même constructive, de l’espoir, de la motivation à rechercher une solution... Comme nous le voyons : pour un événement similaire, les trois enfants ressentent des émotions différentes, issues de leurs pensées respectives... 

 

Comme l’illustrent ces exemples, nos pensées à l’occasion d’un événement, produisent nos émotions face à cet événement. 

Cette affirmation catégorique peut vous surprendre, mais je vous encourage à sonder attentivement la réalité à ce sujet. Aussi sûrement que des observations réalistes vous conduiront à la conclusion que la Terre est ronde, les observations en ce domaine vous prouveront hors de tout doute que les pensées causent la très grande majorité de nos émotions. 

De plus, et c’est un des fondements de base de la Thérapie d’approche Réaliste, l’observation nous démontre un phénomène très particulier qui est le suivant : 

  1. des pensées irréalistes nous apportent des émotions non adaptées, souvent négatives et intenses et nous conduisent à des actions également non adaptées, inefficaces; 2. au contraire, des pensées réalistes nous procurent des émotions adaptées, généralement positives et nous conduisent à des actions également adaptées, efficaces. 

Et dans cette réalité réside la réponse à notre troisième question : 

Question 3. « Y a-t-il moyen d’influencer, de modifier durablement les émotions?  Et si oui, comment? »

Remarquez, dans le quatrième exemple ci-dessus, comment les pensées irréalistes d’Annie et de Bernard leur procurent des émotions négatives : dévalorisation, découragement, anxiété, colère. Et comment Charles, de son côté, ressent des émotions positives, provenant de ses pensées... réalistes! 

Aussi étonnant que cela puisse sembler au premier abord, nos émotions négatives proviennent très majoritairement de nos pensées irréalistes. Et au contraire, nos pensées réalistes nous procurent habituellement des émotions agréables et adaptées. 

Aider les enfants, comme les adultes, à développer des perceptions d’eux-mêmes, des autres et de la réalité qui soient réalistes, sources d’émotions, d’actions et de communications adaptées est donc le moyen par excellence pour leur permettre de modifier durablement leurs émotions.