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L'usage de la raison ne fait pas disparaître les émotions. Lucien Auger, Ph.d

Apr 05, 2022

Extrait du livre "Vivre avec sa tête et avec son coeur" de Lucien Auger.  

C'est une erreur de croire que l'usage de la raison fait disparaître les émotions. Émotions et raison se distinguent certes, mais ne se séparent pas. Les émotions originent des idées et des croyances et on ne peut pas ressentir une émotion, quel que soit son type, à moins d'avoir en tête un contenu cognitif quelconque. Il est rigoureusement exact de dire que le "coeur" suit toujours la "tête". La question: “Vaut-il mieux vivre selon sa tête que selon son coeur?" n'a donc finalement pas de sens puisque, en dernière analyse, on agit toujours selon son “coeur" mais que ce dernier est toujours entièrement déterminé par la "tête". Le principe n'est donc pas de se défaire de ses émotions (le "coeur") pour les remplacer par la froide raison (la "tête"). D'abord, comme je viens de le montrer, c'est impossible. En second lieu, même si cela était possible, il est clair que presque tout plaisir s'évanouirait de la vie, puisqu'une grande part du bonheur d'un être humain coïncide avec la présence en lui d'émotions agréables.

Il s'agit plutôt de s'appliquer à ne garder dans l'esprit que des pensées et des croyances fidèles au réel. Ces pensées et ces croyances entraîneront inévitablement la présence d'émotions dont on peut espérer qu'elles seront agréables ou que, du moins, elles seront moins pénibles que celles que déclenchent des idées irréalistes et des croyances fausses.

Cependant, il est inexact de conclure que toute idée irréaliste cause des émotions désagréables. Au moins à courte échéance, certaines idées fausses peuvent causer beaucoup de joie et de bonheur. Ainsi en serait-il si on vous annonçait une "bonne" nouvelle, par exemple que vous avez gagné le gros lot à la loterie. Il est probable que vous ressentiriez alors beaucoup de joie, causée par la croyance que vous avez de fait gagné beaucoup d'argent et que cela constitue une excellente affaire pour vous. Si vous n'aviez qu'une seule de ces deux idées ("J'ai gagné, mais quelle mauvaise affaire!" ou: "Je n'ai pas gagné, mais comme cela serait une bonne affaire!"), vous ne ressentiriez pas de joie. Il vous faut croire à la fois ces deux idées pour parvenir à ressentir de la joie.

Cependant, si vous croyez avoir gagné, mais que cela est faux, vous avez en tête une idée irréaliste qui, en conjonction avec la deuxième, vous cause beaucoup de joie. Toutefois, votre joie ne saurait beaucoup se prolonger, puisque la réalité viendra avant longtemps affirmer sa présence et détruire dans votre esprit l'idée qui vous causait de la joie.

D'autres idées, sans être évidemment fausses, demeurent indémontrables. À titre d'idées et de croyances, elles causent souvent des émotions chez celui qui les croit et ces émotions peuvent être agréables ou désagréables. Il en est ainsi, par exemple, pour beaucoup d'idées de nature religieuse, particulièrement celles qui concernent le sort réservé à chacun dans l'au-delà. Le martyr qui meurt douloureusement en croyant que sa fidélité lui mérite une éternité de bonheur, meurt dans la joie et la sérénité émotive, tout en connaissant simultanément une douleur physique considérable. On ne peut pas démontrer que sa croyance est réaliste ni qu'elle est irréaliste. La croyance en un au-delà n'est pas en elle-même absurde, en ce sens qu'elle ne contient pas évidem-ment de contradictions internes, mais elle n'est pas encore démontrable positivement, dans le même sens que le postulat selon lequel la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits. Cependant, certaines croyances, religieuses ou autres, revêtues souvent du prestige de l'ancienneté et de la tradition, contiennent des contra-dictions qu'il convient d'élucider. Ainsi en est-il, par exemple, de la notion selon laquelle les bons sont récompensés dans l'au-delà, alors que les méchants y sont châtiés. Pour que cette idée soit réaliste, il faudrait pouvoir démontrer qu'il existe en fait des êtres bons et d'autres méchants. Comme je l'ai mentionné ailleurs, cette notion est contradictoire et fausse, puisqu'on ne peut en fait identifier aucun être "bon" (et qui donc agirait toujours bonnement) ni aucun être “méchant" (et qui donc agirait toujours “méchamment”). Ainsi, si seuls les "bons" connaissent un au-delà heureux, le ciel est vide; d'autre part, si seuls les "méchants" sont punis, l'enfer est vide!

La chasse aux idées fausses se fonde donc sur le principe que, dans la plupart des cas, il est plus avantageux pour un être humain d'entretenir dans son esprit des idées vraies et démontrables que l'inverse. Ce sont ces idées vraies qui sont le plus souvent susceptibles de lui causer des émotions agréables ou, du moins, le minimum d'émotions désagréables. Vouloir être réaliste, c'est faire confiance au réel et conclure que c'est en lui restant fidèle qu'on a les meilleures chances de se faire une vie plus agréable.

Cette fidélité au réel n'apporte évidemment pas le bonheur parfait puisque le réel contient lui-même de nombreux éléments pénibles. Ce n'est pas parce qu'on pense de façon réaliste que tous les ennuis disparaissent. Même pour le réaliste, il continuera à pleuvoir quand il souhaiterait qu'il fasse beau. Cependant, il semble vrai de conclure que la fidélité au réel empêchera d'amplifier des événements déjà désa-gréables et de se causer à soi-même plus de tracas qu'il n'est vraiment nécessaire.

Par ailleurs, dans de nombreuses circonstances, il sera réaliste de ne pas être réaliste à l'excès. Une certaine portion de fuite dans l'irréel semble saine et recom-mandable, toujours cependant à la condition que cette fuite n'apporte pas plus d'inconvénients qu'elle ne permet d'en éviter. Considérez par exemple la situation d'un malade rivé au lit pour des mois ou même des années, ou celle du prisonnier incarcéré pour une longue période. Il ne semble pas qu'il y ait d'inconvénients à ce que de telles personnes fuient leur situation pénible par l'imagination. Qu’ils s'évadent par la lecture, les mots croisés ou la simple rêverie, ne pourra pas leur causer de dommage sauf si cette fuite vient saper leur détermination à s'en sortir ou provoque, par comparaison, des réflexions amères sur leur condition présente.

Ainsi, certaines rêveries, irréalistes en elles-mêmes, peuvent être porteuses de bénéfices et constituer, dans certaines situations, une solution réaliste et appropriée. C'est une chose d'être réaliste, c'en est un autre d'être terre-à-terre. Un peu de poésie ou de fantaisie ne peut qu'agrémenter une existence parfois morne et ce serait faire preuve d'un esprit chagrin que de reprocher à quiconque de se bercer parfois d'illusions sans danger. Comme je l'ai souligné ailleurs, cette capacité de rêver et de se bâtir des fantaisies peut être fort utile dans le domaine des rapports sexuels. Elle sera également profitable à ceux qui s'adonnent aux arts plastiques, à la musique, au cinéma, à la danse et à toutes les autres activités dans lesquelles un usage judicieux de l'imagination apparaît bénéfique. Les choses ne se gâtent que lorsqu'on tente d'utiliser la méthode de la rêverie dans des domaines qui s'accommodent mieux de l'usage de la raison. C'est ainsi que lorsqu'on achète une voiture, il est bon de se préoccuper du moteur autant sinon plus que de la carrosserie et de la couleur. Celui qui achète une maison en se fiant simplement à son apparence extérieure risque de trouver de l'eau dans sa cave au premier orage sérieux. Il s'agit en somme d'accorder sa valeur à chacun des aspects d'une même situation sans, autant que possible, en privilégier exagérément l'un aux dépens des autres. C'est dans cet équilibre des facteurs "poétiques" et des facteurs plus terre-à-terre que semble se trouver la meilleure chance d'une vie agréable. Là encore on peut vivre avec sa tête et avec son coeur.