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Réduire la culpabilité. Article d'Albert Ellis - Commenté par Pierre Bovo - Thérapie et relation d'aide

Apr 22, 2021

Bonjour !  Il me fait plaisir de vous présenter ce texte d'Albert Ellis tiré de son livre "Comprendre la névrose et aider les névrosés".  Je me suis permis d'ajouter des commentaires pour partager mes réflexions.  Mes annotations sont en bleu.  Les guillemets "bleus" sont de moi et invitent à nuancer une opinion exprimée comme un fait objectif.

Bonne lecture et au plaisir de lire vos commentaires !

Pierre

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En amenant les "névrosés" à admettre leurs comportements erronés ou "immoraux" et à s'efforcer de ne pas recommencer, vous pourrez souvent les inciter à éviter leurs actes mauvais.

Supposons, par exemple, qu'un homme, pour avoir des relations sexuelles, mente à une femme en lui disant qu'il désire l'épouser alors que, en fait, il n'a aucun désir de divorcer d'avec sa présente épouse. Dans ces conditions, il se sentira mal à l'aise, comme il se doit. Vous pouvez l'aider à réduire sa culpabilité en l'incitant à arrêter de mentir et à accepter les conséquences de la franchise, même si cela signifie que la femme refusera d'avoir affaire à lui à l'avenir.

Cependant ne lui dites pas: "Voyons, Paul, comme c'est terrible de traiter cette femme comme cela! Pourquoi n'arrêtes-tu pas de te conduire comme un misérable et ne lui dis-tu pas la vérité?" Un tel comportement l'aidera probablement à augmenter sa culpabilité, accentuera sa tendance à croire que tout le monde le déteste, et l'incitera à rationaliser sa conduite.

De préférence, essayez d'amener cet individu à changer son comportement en lui montrant qu'à moins de vivre une vie raisonnablement "morale", lui-même y perdra, parce qu'il aura renié ses propres conceptions morales et qu'à long terme il récoltera plus de souffrance que de plaisir. En d'autres mots, toute satisfaction acquise en s'engageant dans un comportement que lui-même désapprouve, contribuera à lui apporter des sentiments douloureux d'irresponsabilité et d'immoralité. Et, en dernière analyse, il gagne moins de satisfaction que de souffrance, même s'il évite sagement de se déprécier.

Quelquefois, en demeurant vous-même calme, en continuant d'accepter les personnes qui sont accablées par leur culpabilité, et en vous appliquant à réduire plutôt qu'à augmenter leurs sentiments de culpabilité, vous pouvez leur montrer comment cesser de se sentir déraisonnablement coupables ou comment cesser de faire des choses envers lesquelles elles se sentent "à juste titre" irresponsables et fautives.

Si des personnes que vous essayez d'aider ont réellement commis des actes "immoraux" ou peu sages, vous pouvez les amener à utiliser leurs sentiments d'une façon constructive plutôt que destructive. Car si elles ont commis des erreurs et ont causé inutilement du tort aux autres, elles ont encore avantage à ne pas avoir recours à l'auto-condamnation. La reconnaissance de leur faute peut les aider à prévenir la répétition de leur comportement erroné. Cela ne "prouve" pas qu'elles n'ont pas de valeur parce qu'elles ont commis ces actes. (Autre concept irréaliste, celui de la "valeur" des personnes, des choses, des idées.  La valeur, comme son nom l'indique est le résultat d'une évaluation par une personne des "caractéristiques" d'une personne, d'une chose, d'une idée.  Une évaluation consiste en un avis, en une opinion, qui ne peut être que personnelle et subjective.  Pour qu'il y ait valeur, cela requiert un évaluateur qui fait une évaluation.  Sans évaluateur, pas de valeur...)

Ainsi, si votre fils a inutilement causé un tort à l'enfant d'un voisin, vous pouvez lui montrer qu'il a agi "incorrectement", et que le remède à sa conduite anti-sociale ne réside pas dans le fait de se punir lui-même (ou dans celui que vous le punissiez vous-même) mais plutôt dans la décision de mieux agir envers l'autre enfant à l'avenir. Ou, encore, si votre épouse "névrosée" se sent excessivement coupable parce qu'elle n'a pas suffisamment pris soin de la maison, vous pouvez lui apprendre à cesser d'abord de se condamner, pour ensuite tenter d'agir en meilleure maîtresse de maison.

Ainsi donc, pour ce qui concerne la culpabilité névrotique, l'objectif fondamental consiste à convaincre les personnes perturbées qu'elles n'ont aucune raison (réaliste) de se sentir coupables mais que si elles se conduisent "mal", elles peuvent faire disparaître leur impression d'immoralité en essayant de se mieux conduire. (Enfin, il m'apparaît important ici de bien comprendre que selon elles, elles ont en fait de bonnes raisons de se sentir coupables.  Et leur dire qu'elles n'ont "pas de raison" de se culpabiliser sera facilement perçu comme un blâme, comme une attaque de leur Moi...  Il sera généralement plus indiqué, avant de procéder au recadrage réaliste de leurs penses, de comprendre les personnes, de saisir leurs pensées attristantes et de "normaliser" ces perceptions, même si elles sont en partie irréalistes. Par exemple, comprendre qu'elle trouve dommage, pour x, y, z conséquences et autres raisons, d'avoir posé telle action. Suite à cela, on pourra relativiser l'importance réelle des dommages qu'elle a occasionnés.   Ensuite, il sera probablement opportun d'aider la personne à comprendre que les idées "Je n'aurais pas dû" et "C'est de ma faute" sont irréalistes mais "normales" et à cesser de s'en culpabiliser (nous ne verrons pas ces démonstrations dans le cadre de cet article.) Et ensuite, je trouve que la démarche d'Albert Ellis est très réaliste et adaptative.    Si vous pouvez inculquer cette idée aux "névrosés" accablés de culpabilité, vous pourrez les aider considérablement.

Une façon efficace d'aider des amis "névrosés" à surmonter leurs sentiments de culpabilité consiste à diminuer, au moins temporairement, les exigences qu'on a à leur égard. Bien des personnes troublées, parce qu'elles consument une grande partie de leur énergie à se détester et à détester les autres, se sentent débordées par le travail ordinaire d'entretien d'une maison, la direction d'une entreprise ou la participation à une activité quelconque.  Parfois elles peuvent être vraiment épuisées, développer différents symptômes physiques, être extrêmement agitées, ou même souffrir d'un état grave de dépression.

Si tel est le cas, il y aurait souvent lieu pour vous de réduire leur fardeau. Quand vous les aurez aidées au moyen des autres méthodes exposées dans ce chapitre, elles pourront reprendre leurs pleines responsabilités.

Evaluez la somme de travail que les "névrosés" peuvent faire et veillez, sans insister pour qu'ils travaillent trop, à ne pas leur permettre de se laisser aller à la "paresse" (je mets des guillemets car les concepts de "paresse" et de "paresseux" sont irréalistes et ont tout à voir avec la motivation qui , elle provient de la vision des avantages à poser une action). Car le travail lui-même, spécialement lorsqu'il est productif, peut constituer un bon antidote à la névrose.

Quelquefois, vous aurez avantage à pousser à plus d'activité les individus "névrosés" puisqu'une telle activité peut contribuer à les détourner de leurs pensées névrotiques. Ainsi, bien que temporairement ils puissent avoir des responsabilités moindres, quelques mois plus tard vous pouvez faire en sorte qu'elles soient augmentées à nouveau.  Si vous observez attentivement des amis ou parents qui ont des troubles émotifs, et si vous les amenez à expérimenter différentes responsabilités, vous pourrez ordinairement les aider à choisir des charges de travail qui leur permettront de diminuer leur auto-critique. Pour décider d'un programme spécifique, cependant, vous pourrez avoir besoin d'un avis professionnel.

Il est clair que le plus grand obstacle à surmonter, pour les "névrosés", est constitué par leurs peurs irrationnelles, telles que la peur du rejet et celle de l'échec (à l'occasion desquels ils se dévaloriseraient et se culpabiliseraient). On peut parfois les (aider à se) raisonner, leur montrer l'irréalisme de leurs peurs et les ramener à un point de vue rationnel.  Cependant, vous trouverez que s'attaquer aux (idées immédiatement sous les) peurs elles-mêmes est souvent inefficace. De préférence, découvrez et attaquez les idées irrationnelles sous-jacentes à ces peurs.

Ainsi, si votre cousin névrosé a peur de jouer au tennis, vous ne l'aiderez pas en lui disant "Tu peux avoir du plaisir à pratiquer ce sport. Comme c'est stupide de ne pas essayer!" Il le sait probablement déjà (c'est-à-dire qu'il le croit probablement déjà )  et se déteste lui-même, en partie parce qu'il ne le sait que trop (C'est-à-dire, encore une fois, qu'il se déteste non pas parce que c'est stupide de s'angoisser mais bien parce qu'il croit que s'angoisser ainsi est stupide et démontre sa propre stupidité.   Alors qu'en fait, s'angoisser "exagérément"  repose sur la capacité d'imaginer un danger, d'en avoir peur et d'agir en conséquence.  Il s'agit là d'un processus normal et adaptatif de l'être vivant.  Sans cette peur adaptative, la survie serait impossible.  Mais par contre, entretenir des conceptions irréalistement dramatisantes, avoir peur de ce qui n'est pas dangereux est peu productif et inconfortable.  Ces amplifications des peurs sont en réalité bien "humaines", compréhensibles, largement "apprises" à l'occasion de notre parcours de vie et "tout" sauf stupides...  Pour imaginer un danger et en avoir peur, cela prend un cerveau doté de cent millards de neurones !  Le problème n'est pas que cela soit stupide, le problème, c'est que la personne a des conceptions irréalistes.  Sa tendance à dramatiser se déclenche facilement et apprendre à penser différemment lui demandera d'intégrer des informations et d'investir du temps...  La solution est d'entendre la personne, de lui exprimer notre compréhension et de l'aider à comprendre, à relativiser et à normaliser ses propres réactions.  Recadrer ses émotions et se défaire de la culpabilité et de la dévalorisation sera au centre de la démarche à faire). 

À suivre

Votre cousin ne sait pas qu'il a dans l'esprit quelque croyance profonde qui lui fait apparaître le tennis comme périlleux, quand en fait il n'a aucune preuve de ce danger. Ainsi, il peut croire que s'il joue mal au tennis les gens le blâmeront, et qu'il ne peut supporter le "danger" de leur désapprobation. Cette croyance n'a pas de base dans la réalité, puisque les gens ne le désapprouveront pas mais critiqueront seulement son jeu. Et même s'ils le critiquaient lui-même, il pourrait certainement supporter leur désapprobation et la considérer comme inoffensive.

Plutôt que d'attaquer directement les peurs de votre cousin, vous pouvez plus efficacement attaquer les idées irrationnelles qui se cachent derrière elles et qui le forcent, aussi longtemps qu'il maintiendra de telles idées, à éprouver de telles peurs. Vous pouvez saper de telles peurs, encore un fois, si vous les découvrez, en en faisant prendre conscience à votre cousin, en lui signalant leur base irrationnelle, et en lui démontrant comment elles le conduisent au malheur, et comment il peut les affronter.

Vous pouvez attaquer ces croyances irrationnelles qui conduisent à des peurs inutiles en aidant les personnes à se familiariser avec l'objet de leur crainte. C'est par un contact direct qu'elles pourront souvent surmonter leurs peurs des choses qu'elles avaient auparavant évitées. En effet, les humains peuvent difficilement demeurer effrayés de pratiquement n'importe quoi quand ils sont devenus familiers avec l'objet de leur frayeur. Les hauts plateaux des montagnes, les combats corps-à-corps sanglants, les océans balayés par le vent, même ces choses semblent moins effrayantes pour la plupart des gens qui sont en contact régulier avec elles. De plus, quand ils continuent de pratiquer quelque activité, les gens y acquièrent de l'habileté. Cette compétence accrue les aide à chasser la plus grande et la plus répandue de toutes les peurs du monde actuel: la peur de l'échec.

D'ailleurs, éviter la peur la renforce. Si vous fuyez devant les choses que vous trouvez "dangereuses" vous vous empêchez de vous familiariser avec elles ou d'y faire face. Vous réduisez temporairement votre anxiété mais vous contribuez à vous rendre encore moins disposé à affronter ce dont vous avez peur. Vous — et vos amis névrosés — non seulement alors demeurez-vous déraisonnablement effrayés, mais vous évitez aussi de faire ce que vous craignez, et finissez par en augmenter le "danger".

 

* Note de Pierre Bovo