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Conditionnez votre chien, votre chat et votre mari, article de Lucien Auger, Ph.d

article lucien auger vie de couple Apr 27, 2022

Conditionner!  Voilà un mot qui en fait sursauter plus d'un et qui évoque le plus souvent des images de manipulations secrètes, où le manipulé se fait habituellement rouler. Pourtant, il ne s'agit de rien de plus que la mise en place délibérée et systématique d'éléments qui rendent plus probable l'obtention du résultat qu'on recherche. Ainsi, on peut dresser un chien à "faire la belle" en le récompensant quand il prend cette position. On peut arriver à montrer à un ours à faire de la bicyclette de la même manière.

Le conditionnement n'est pas efficace seulement avec les animaux. Les êtres humains sont également susceptibles d'y être soumis et, en fait, nous le sommes tous déjà plus ou moins. C'est l'avantage personnel que nous croyons pouvoir obtenir qui nous fait habituellement agir et c'est une erreur de croire qu'un être humain persistera longtemps dans une activité dont il ne lui semble pas qu'il retirera quelque bienfait présent ou futur. On ne tirera en général que peu de succès à faire agir une personne d'une certaine manière en lui représentant que c'est de son devoir d'agir ainsi, à moins qu'elle ne perçoive un avantage de faire son "devoir". Il est donc possible et souvent très avantageux de mettre en place un système de conditionnement pour les êtres humains qui peuplent notre vie. Le système n'a rien en lui même d'immoral, tant qu'il ne cause pas de dommage à la personne qu'on veut conditionner et ne se propose que de l'amener à agir d'une façon utile à elle-même et au conditionneur.

On sait déjà, par les recherches effectuées dans ce domaine, que les renforcements positifs donnent de meilleurs résultats que les renforcements négatifs. Ces recherches ne sont venues que confirmer le dicton qui déclare qu'on prend plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre". Ce principe connaît de nombreuses applications pratiques dans la vie de tous les jours.

Prenons le cas d'une jeune femme que j'ai rencontrée il y a quelques années. Elle se désolait devant la conduite de plus en plus froide et distante de son mari. Celui-ci était souvent absent, rentrait à la maison à des heures tardives et négligeait ses "devoirs" de père et d'époux, disait-elle. Elle avait acquis la certitude qu'il avait une maîtresse avec laquelle il pas sait une bonne partie de son temps.

Je demandai à ma consultante comment elle réagissait devant cette situation. Comme je pouvais m'y attendre, elle me fit une description élaborée des nombreux reproches qu'elle ne manquait pas d'adresser à son mari chaque fois que celui ci rentrait tard ou faisait mine de s'absenter. "Tu sors encore..." "Tu vas encore la voir... C'est injuste..." "Les enfants et moi avons besoin de toi..." "Tu n'as pas le droit de nous faire ça...". Comme la situation durait déjà depuis trois ans, il était assez clair que la procédure qu'elle utilisait ne produisait pas les résultats qu'elle espérait. Au contraire, devant ses reproches, son mari disparaissait encore plus rapidement et pendant des périodes de plus en plus prolongées. Ma consultante était tombée graduellement dans un état semi-dépressif, pleurait souvent, ne s'occupait plus guère de son intérieur et passait une grande partie de ses journées en robe de chambre à ruminer ses malheurs et l'injustice criante des comportements de son mari. J'entrepris de lui expliquer comment ses propres comportements pouvaient conditionner son mari à agir de la façon qu'elle déplorait et comment elle pouvait avoir avantage à changer sa tactique. J'entrepris de lui expliquer comment ses propres comportements pouvaient conditionner son mari à agir de la façon qu'elle déplorait et comment elle pouvait avoir avantage à changer sa tactique.

Comme il arrive très souvent dans ces cas, sa réaction initiale fut très vive. "Vous ne vous imaginez pas que je vais me mettre à être gentille avec lui, après tout ce qu'il m'a fait!" J'essayai de lui expliquer qu'elle n'y était pas obligée et qu'elle avait bien le droit de continuer à adresser à son mari des masses de reproches. La question ne concernait pas son droit de le faire, mais bien l'opportunité de le faire. Il ne s'agissait pas de savoir si ses reproches étaient justifiés, mais de comprendre qu'ils ne lui apportaient pas ce qu'elle désirait. Il ne fut pas facile de l'amener à comprendre qu'il n'est pas toujours utile et profitable de faire ce que l'on a le droit de faire. "Ainsi, c'est bien mon droit, lui disais-je, de mettre ma culotte à l'envers, mais je me garderai bien d'exercer ce droit, puisque cet exercice ne m'apporte que des inconvénients. C'est également mon droit de me défendre contre un voleur armé, mais si cette défense l'amène à m'abattre d'un coup de revolver, je ne vois pas l'avantage à ce qu'on inscrive sur ma tombe que je mourus dans mon droit!"

Cette argumentation finit par produire son effet et ma consultante admit qu'elle pouvait essayer de se comporter d'une autre manière, dans son propre intérêt. Il nous fut alors possible d'élaborer une stratégie qui donnat des espoirs d'amener le mari volage à réduire la fréquence et la durée de ses escapades, puisque tel était le résultat qu'elle voulait obtenir.

Ma consultante décida d'abord de cesser complètement ses reproches à l'égard de son mari. Une décision excellente, puisqu'il est bien connu que des reproches amènent la plupart du temps une répétition des actes indésirables. Elle décida donc de ne plus faire aucun commentaire quand son mari sortait le soir et quand il rentrait à des heures tardives, de cesser de le harceler de questions auxquelles, d'ailleurs, elle répondait le plus souvent elle-même.

Une semaine plus tard, elle me rapportait que son mari avait donné des signes de surprise devant ce nouveau traitement. Cela augurait bien de l'avenir. Ma consul-tante décida ensuite de cesser de faire un certain nombre de choses qu'elle savait que son mari détestait, et d'en faire un certain nombre d'autres qu'elle savait lui plaire. Elle mit en ordre la maison, s'arrangea pour que les enfants ne soient pas trop bruyants à l'heure de son retour, lui cuisina quelques-uns de ses plats favoris, se remit à se maquiller discrètement. À son anniversaire, elle lui acheta des bâtons de golf qu'il désirait depuis longtemps, et j'en passe.

Il se passa ce qui devait presque fatalement se passer. Après une période initiale d'étonnement, pendant laquelle le mari ne changea pas du tout ses comportements, il en vint graduellement à réduire la durée et la fréquence de ses absences. Apparemment, il trouvait de plus en plus agréable de demeurer à la maison. Inversement, il se mit à s'occuper moins de sa maîtresse et à la délaisser graduellement. Cette dernière tomba probablement dans le même panneau que celui dans lequel était elle-même tombée ma consultante et se mit probablement à lui reprocher son manque d'attention et d'intérêt. Vous devinez les conséquences. La balance du plaisir se mit à pencher du côté du foyer, et, après quelques mois, le comportement du mari avait considérablement évolué. Autant dire que ma consultante, ayant trouvé le chemin du succès, continuait à le conditionner efficacement.

Le principe du conditionnement semble être le suivant: réagissez positivement (et même n'attendez pas de réagir, mais faites les premiers pas) quand la personne que vous voulez conditionner agit de la manière qui vous plaît. Au contraire, quand elle va à l'encontre de vos désirs, abstenez-vous de la blâmer et de lui adresser des reproches. Dans la mesure du possible, abstenez-vous de toute réaction négative. Il ne s'agit pas d'agir ainsi parce que cela est beau et noble, mais parce que cela est efficace et vous permet d'atteindre plus sûrement votre objectif.

J'ai vu ainsi un mari conditionner sa femme à lui laisser la paix qui lui était nécessaire pour se plonger dans ses études. A peine essayait-il de se concentrer dans ses bouquins après le souper (il préparait un examen professionnel important) qu'elle se mettait à l'interrompre, à lui poser toutes sortes de questions, à se plaindre qu'il s'intéressait plus à ses livres qu'à elle. Après avoir tempêté et ruminé contre elle des plans homicides, il décida de s'y prendre autrement, puisque la méthode antérieure ne réussissait qu'à lui faire perdre encore plus de temps, sans pour autant mettre fin au comportement de sa femme.

Il se mit à lui expliquer ce qu'il faisait, lui demanda son aide pour étudier, pour écrire des textes; en somme, il l'amena à s'intéresser à son travail. En même temps, il réserva une période de temps raisonnable pendant laquelle il lui consacrait son attention entière avant de se mettre à l'étude. Cette méthode donna d'excellents résultats. Sa femme cessa presque aussitôt de l'importuner et devint une précieuse collaboratrice.

La très grande majorité des gens aiment recevoir des marques d'affection et d'approbation et détestent au contraire s'entendre blâmer, sans doute parce que le blåme réveille en eux les idées qui leur causent anxiété et culpabilité, deux émotions particulièrement pénibles et désagréables. Ils sont alors portés à devenir hostiles envers ceux qui les blâment et au con traire à devenir affectueux envers ceux qui leur offrent considération, estime et approbation.

Une fois qu'on se rend compte de ce phénomène bien humain, il devient possible de l'exploiter systématiquement en vue d'objectifs personnellement agréables. Les professeurs qui distribuent les compliments plutôt que les reproches obtiennent de leurs élèves un meilleur rendement que ceux qui abusent des punitions. De même pour les parents envers leurs enfants, les maris envers leurs épouses et vice versa, les patrons envers leurs employés, et inversement. Cela n'a rien de très mystérieux, surtout pour celui qui a réussi à se défaire de l'idée irréaliste qui consiste à prétendre que les gens ne devraient pas agir comme ils le font. On peut également noter que, quand deux personnes sont impliquées dans une relation, l'avantage de l'une ne suppose pas nécessairement le désavantage de l'autre. C'est ce qu'on pourrait appeler la philosophie du "ou... Ou": "ou mon avantage, ou le tien." "Si tu gagnes, je perds." Cette philosophie peut souvent, et avec bonheur, être remplacée par la philosophie du: "et... et": "Si tu gagnes, je gagne aussi. D'ailleurs, nous ne jouons pas l'un contre l'autre, mais l'un avec l'autre." Cette mentalité permettra alors à chacun d'utiliser intelligemment les mécanismes psychologiques de l'autre, à son propre avantage d'abord, sans pour autant exclure celui de l'autre. Ce conditionnement réciproque ne peut avoir que d'heureux résultats, à condition qu'on le pratique assez long-temps et sans retomber dans le système des blâmes et des reproches. C'est au moins aussi utile que d'apprendre au chien à ne pas faire ses "besoins" sur le tapis du salon!