Blogue - Publications

La frustration. Article d'Albert Ellis - Thérapie et relation d'aide

Apr 22, 2021

De même que satisfaire tous les caprices des enfants peut les gâter et les encourager à éviter les responsabilités de la vie, les frustrer sans raison peut également les inciter à acquérir une attitude négative et utopique. Même si les humains peuvent tolérer d'énormes frustrations, ils ont un point de saturation. Les jeunes enfants, en particulier, croient qu'ils ne peuvent pas supporter les frustrations imposées par des parents trop rigides. Vous pouvez les contraindre à faire des activités qu'ils détestent, mais ils peuvent alors éprouver de sérieuses rancunes.

Une de mes anciennes secrétaires, la plus jeune d'une famille de treize enfants, avait un père qui travaillait régulièrement, mais qui ne gagnait jamais suffisamment d'argent pour subvenir aux besoins matériels de sa nombreuse famille. La mère faisait tout ce qu'elle pouvait pour les enfants, mais il leur manquait toujours bien des choses. Ma secrétaire n'avait jamais eu les jouets, les vêtements, l'argent de poche, les loisirs ou d'autres choses que possédaient les enfants du voisinage. Elle avait très peu reçu de ce qu'elle aurait voulu posséder.

Cette femme grandit en ne se sentant pas aimée. Elle croyait que l'existence les avait injustement traitées, elle et sa famille, et ressentait peu d'enthousiasme devant la vie. Au lieu d'essayer de travailler avec plus d'ardeur (ce qui aurait été la chose logique à faire, vu les besoins économiques de sa famille) elle laissa tout aller considérant la situation sans espoir et passait la majeure partie de son temps à se lamenter sur son sort au lieu d'essayer de l'améliorer.

Un de mes clients était fils unique d'une famille aisée. Mais ses parents, qui avaient réussi dans la vie par un travail laborieux, ne croyaient pas aux plaisirs terrestres. Ils n'étaient nullement enclins à gâter leur enfant, ne lui donnant pratiquement pas de jouets, lui fournissant une allocation mesquine et s'opposant à la plupart de ses plans de divertissement. Cet homme, également, tout comme la femme de la famille pauvre, se sentait tellement frustré, qu'il ne savait plus guère où se jeter. Il cessa finalement d'essayer, se mit à saboter les désirs de réussite que ses parents envisageaient pour lui en refusant de travailler à quoi que ce soit et il échoua misérablement, d'abord à l'école et ensuite dans des emplois médiocres. Il ne pouvait concevoir pourquoi, en raison de l'absence d'une récompense terrestre pour un "bon" comportement, il devrait travailler pour "rien". Il organisa donc sa propre grève émotionnelle, refusant de faire ce qu'il ne voulait pas et de ce fait, bien entendu, se causa du tort à lui-même ainsi qu'à ses parents.

L'hostilité refoulée.

Une forme de frustration que bon nombre d'individus croient ne pas pouvoir supporter surgit quand ils détestent quelqu'un, mais se sentent contraints de refouler leur hostilité. De telles colères réprimées mènent souvent à une agitation et un "bouillonnement" secrets, un transfert de haine envers les autres ou finalement à un violent déchaînement des sentiments réprimés.

Un jeune psychologue que je supervisais était exaspéré et bouillonnait de colère parce que les autorités de l'établissement où il travaillait avaient restreint sans raison ses activités. Impuissant à faire quoi que ce soit dans cette situation, le jeune homme était porté à agir avec agressivité envers les patients de l'institution. Un jour que son supérieur l'avertit de contrôler ce genre d'agressivité, il se lança dans une course folle en voiture, flanqua un coup de poing au policier qui l'arrêta pour excès de vitesse et se retrouva en prison. Heureusement, le juge devant qui il comparut avait lui-même suivi une psychothérapie. Il plaça le psychologue en liberté surveillée à condition qu'il reçoive un traitement.

Ce qui est intéressant à noter, c'est qu'après que ce psychologue eut reçu efficacement de l'aide, il se comporta tout à fait adéquatement dans le même établissement et dans les mêmes conditions qu'il avait trouvées insupportables antérieurement. Il interpréta alors l'attitude de l'administrateur comme étant la suite de difficultés émotionnelles personnelles qui l'amenaient à se comporter d'une manière aussi tyrannique. Après avoir accepté cette situation, le jeune psychologue refusa dorénavant de se fâcher et de se sentir obligé de projeter sa colère envers son supérieur sur les patients de l'établissement.

Notre société contribue à nous encourager de multiples façons à penser d'une manière chimérique et à développer des sentiments d'insuffisance et de rancune. Nous nous condamnons alors si sévèrement de nos sentiments d'insuffisance ou d'hostilité que souvent nous érigeons des systèmes de défense névrotiques pour ne pas admettre ces erreurs. En retour, nos attitudes défensives nous empêchent de nous attaquer à nos idées irréalistes sous-jacentes à nos difficultés et d'agir d'une manière constructive pour les déloger.

La plupart des névroses semblent prendre racine dans des peurs irrationnelles et exagérées, qu'il est ordinairement convenu d'appeler anxiétés. La peur ou l'inquiétude rationnelles surviennent quand vous percevez un danger réel; ainsi, craindre de traverser la rue sans regarder des deux côtés. La peur irrationnelle, l'excès d'inquiétude ou l'anxiété, c'est la peur que vous ressentez quand vous exagérez ou inventez un danger; elle peut ainsi vous amener à avoir peur de vous promener sur le trottoir parce que vous pensez qu'un véhicule pourrait en franchir la bordure et vous frapper.

Les gens craignent habituellement les maux physiques et la désapprobation sociale. En comparaison avec autrefois, la vie d'aujourd'hui offre moins de risques de blessures physiques puisque la science médicale moderne, les services de police et les moyens de protection ont diminué de tels dangers. D'un autre côté, les récents développements de la science ont permis la croissance de nouvelles peurs physiques.

La deuxième peur prédominante, celle de la désapprobation sociale, peut avoir augmenté au cours des années, puisque, d'une certaine façon, nous avons davantage besoin maintenant de nous comparer aux autres, de nous comporter comme les autres, d'être comme les voisins, que ne pouvaient en avoir besoin nos ancêtres. Nous avons souvent élevé nos enfants à penser qu'être aimé ou approuvé est terriblement important et que s'efforcer de s'accepter soi-même a moins d'importance.